Autrans'98 - Contribution orale

ATD Quart-Monde,
aux rencontres d'Autrans'98

Mouvement international ATD Quart-Monde
95 480 Pierrelaye - France
8 janvier 1998

Je remercie Bruno Oudet de nous avoir dès le printemps 1997 invités à être présents à ces rencontres d’Autrans 98. Nous connaissons son engagement à ce que l’Internet soit une chance plutôt qu’un nouveau facteur d’exclusion pour toutes les personnes et les familles qui aujourd’hui vivent la grande pauvreté dans notre pays et ailleurs.
Nous sommes donc quatre du Mouvement ATD Quart Monde à participer à ces journées. Véronique Ducoin, alliée bénévole, qui s’apprête à introduire l’ordinateur dans les deux bibliothèques de rue d’ATD Quart Monde à Grenoble, et trois volontaires permanents, Peggy Simmons, qui est américaine et qui est responsable des projets " communication et informatique " du Mouvement Jeunesse Quart Monde, Benoît Fabiani et moi-même qui, au niveau international, coordonnons et évaluons l’ensemble de nos initiatives qui font usage des réseaux.
Nous sommes ici avec l’envie de dialoguer avec les uns et les autres et d’identifier les opportunités de faire des réseaux et de l’Internet, un outil accessible et utile aux enfants, jeunes et adultes que nous rencontrons quotidiennement dans des lieux parmi les plus marqués par la pauvreté dans le monde.
Ce sont quelques-unes de ces personnes que je souhaite vous présenter rapidement.
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Pauline a 21 ans. Elle a grandi dans une famille très pauvre dans une grande agglomération du Nord de la France. Depuis plusieurs années, elle participe aux rencontres et aux actions du Mouvement Jeunesse Quart Monde. Elle a appris à prendre la parole en public, à prendre fait et cause pour le respect et les droits d’autres. Ce n’est que très récemment qu’elle a évoqué les humiliations d’enfant pauvre, qui l’ont marquée à jamais, minant sa confiance en elle, limitant sa capacité à aller à la rencontre d’autres.
Depuis plusieurs mois maintenant, Pauline et beaucoup d’autres jeunes de milieux pauvres participent aux ateliers de communication par Internet du Mouvement Jeunesse Quart Monde. A l’occasion de l’un de ces ateliers, elle entre en conversation par IRC avec un jeune au Maroc. Elle lui explique : " Nous nous réunissons dans des club du savoir et de la solidarité où nous partageons nos idées et nos problèmes. Nous cherchons à comprendre et à mieux connaître la vie des jeunes les plus pauvres pour construire avec eux une société plus solidaire". Il veut rester en contact, ils échangent des adresses. Une autre fois, avec un petit groupe de jeunes, elle réagit à un article d’un cybermagazine fait par et pour les jeunes. Elle écrit : " Nous vous trouvons trop pessimiste. Nous ne voyons pas les choses aussi noires, même si nous vivons des situations particulièrement dures. Il y a des moyens de faire des choses intéressantes entre jeunes, même si on a peu d’argent pour vivre. "
Quand Pauline nous parle de ces ateliers, elle nous parle de cette possibilité de communiquer sur ‘qui elle est’ sans que le ‘qui elle est’ et son histoire détruise d’emblée toute chance de communication. Avec Pauline et d’autres jeunes, nous découvrons que face à un écran, dans un environnent adéquat, ces jeunes peuvent être neufs et engager une communication à égalité, sans être jugé a priori. Ils peuvent se préparer à communiquer, et s’y lancer quand ils sont prêts. L’autre ne peut pas juger d’emblée, manquer de respect comme trop souvent dans leur quotidien quand on est marqué par la misère, que l’on s’exprime avec difficulté, qu’on a pas de travail ou qu’on habite tel quartier, telle cité.
En communiquant par réseau, les jeunes les plus démunis se sentent du monde, utiles. Ils n’ont pas besoin d’attirer l’attention des autres, par la violence par exemple, puisqu’ils sont en contact avec le monde ! Ils participent, écoutent, questionnent et sont écoutés, questionnés à leur tour.
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Rencontrons maintenant, Robby qui a 8 ans. Nous sommes sur un terrain de caravane de la région parisienne. Des familles vivent là, à l’écart, depuis des années, mais ce n’est que depuis deux ans qu’elles ont gagné l’installation d’un point d’eau sur place.
C’est l’été 97. Des militants d’ATD Quart Monde qui viennent régulièrement à la rencontre de ces familles, sont en train d’animer des ateliers dans le cadre d’une semaine de l’avenir partagé. Ce jour là, arrive de Nîmes, notre camionnette équipée de deux ordinateurs que nous appelons le Lutibus. Cette camionnette voyage en Europe d’un lieu de semaine de l’avenir partagé à l’autre pour les mettre en lien grâce, entre autres, à un site Web.
Robby lui est là. Il papillonne d’un atelier à l’autre. L’atelier de communication par Internet ne semble pas l’intéresser plus qu’un autre. La distance est grande entre son quotidien et le monde virtuel auquel ouvre l’ordinateur. L’équipe du Lutibus commence à passer d'un atelier à l'autre en demandant à chaque enfants du terrain de caravane de signer une carte postale pour l'envoyer aux enfants de Nîmes, qui ont accueilli le Lutibus avant eux.
Robby s’intéresse au moment où il voit la carte postale. Son visage s'illumine et il s'exclame: "eh, c'est notre étang, c'est chez nous ça." D'autres enfants accourent et regardent la carte. Et Robby prend la relève et fait signer la carte aux autres. Le lendemain, il restera vingt minutes dans le bus pour rédiger lui aussi un message qui alimentera le site Web de l’Avenir Partagé.
Ainsi, la relation avec Robby a été possible à partir de quelque chose qui lui était familier, proche. De là, la relation a pu s'élargir et il a pu communiquer par Internet. Souvent ce qui existe sur Internet a peu en commun avec ce que les enfants très pauvres vivent et espèrent. Sur le terrain, nous sommes donc toujours à la recherche des liens entre ce que vivent les enfants et ce que nous leur proposons sur Internet.
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Allons maintenant à l’Ile de la Réunion. Pendant dix jours, en octobre dernier, une fourgonnette transportant ordinateur et modem a sillonné l’île pour permettre aux habitants isolés dans des lieux de pauvreté de participer à la mobilisation de la Journée Mondiale du Refus de la Misère, le 17 octobre.
Voici quelques extraits de ce que nous ont écrit les volontaires d’ATD Quart Monde qui ont eu l’initiative de cette " caravane Internet ": "On dépose l'ordinateur sur une table, au milieu de gens qui ont la vie dure, et d'emblée on les invite à la rencontre d'autres pays et de familles qui luttent comme eux chaque jour. On les provoque à l'expression de ce qu'ils portent en eux et qui les relie aux autres. Ces gens que nous avons rencontrés pour la plupart savent difficilement lire et écrire, voire pas du tout.
(...) Le jeudi 2 octobre, nous faisons étape dans un centre d’hébergement ou une bonne trentaine de familles vivent depuis, des années, souvent à 7 ou 8 dans un pièce de 5 mètres carrés. Nous installons l’ordinateur dans la loge du concierge et pendant plusieurs heures la pièce ne désemplit pas.
(...) Le 6 Octobre, nous sommes dans le quartier de Tan rouge. Nous commençons à regarder le site Web de la journée Mondiale du refus de la misère et allons voir aux USA et au Canada ce qui se passera le 17 octobre. Les personnes présentes avaient toutes quelques chose à dire sur la misère. Nous avons fait le tour des personnes pour écrire un message ou des témoignages et une première personne s'est lancée sur l'ordinateur. Il s'agissait de Julius qui doit avoir entre 35 et 40 ans. Il ne savait ni lire ni écrire et je devais lui montrer chaque lettre.
Voici ce qu'il disait : " Ici la Réunion , la vie devient plus dure parce que les gens n'ont pas de travail. Ils cherchent mais ils ne trouvent pas. Si on se bat pas pour rôder après un boulot, y tombe pas dans la main. Il faut se battre pour le peuple pour que tout le monde travaille. On veut s'aider l'un l'autre, mais quand on n'a pas de travail, on peut pas s'aider." Nous avons imprimé son message et le lui avons remis. Il était extrêmement fier d'avoir réussi à écrire sur l'ordinateur. A l’exemple du témoignage de Julius, les messages que nous avons récoltés, n'ont pas été fait à la va vite. Beaucoup d'enfants, d'adultes et de jeunes ont mis un temps fou à exprimer ce qu'ils avaient envie de dire montrant par là toute l'importance qu'ils y accordaient"
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Cela fait maintenant 15 ans qu’ATD Quart Monde a introduit les ordinateurs dans les quartiers défavorisés. Pour en savoir un peu plus sur ces quinze années d’expérimentation, je vous renvoie, entre autres, à la contribution écrite d’ATD Quart Monde qui est en ligne sur le site de l’Isoc.
Nous sommes aujourd’hui engagés à poursuivre le développement de ces actions utilisant les ordinateurs et les réseaux pour permettre aux personnes comme Pauline, Robby ou Julius, d’être du monde, d’avoir accès au savoir de l’humanité, de communiquer entre elles et avec les autres.
Ce que nous apprenons et créons sur l’Internet avec elles, nous voulons aussi le confronter avec ceux qui pensent et développent l’Internet et les technologies modernes, comme avec ceux qui veulent lutter contre l’exclusion. Au travers de ces projets, nous identifions des questions ou des défis et je me permets de vous en partager rapidement quelques uns.
  1. Quelles sont les priorités ?
    Est-ce que, comme certains l’attendent dans la mise en réseaux des écoles, la priorité est d’équiper les classes préparatoires des grandes écoles ? Nous sommes convaincu que cela a du sens de mettre la priorité à ceux qui ont, depuis des générations, été privés de l’accès au savoir de l’humanité, exclus d’une communication qui bâtit un avenir personnel et collectif. Au niveau des écoles, ce sont d’abord les zones d’éducation prioritaires qu’il faut équiper et en y détachant les professeurs plus compétents et les plus passionnés de ces nouveaux outils.
  2. Le plus important est un investissement humain dans la durée Notre approche pour que les plus défavorisés soient atteints et atteignent les nouvelles technologies montre que tout n'est pas technique, que l’essentiel reste l'investissement humain. La vie des très pauvres les a souvent convaincus qu'ils ne savent rien et ne peuvent contribuer à cette société du savoir, tout au plus la consommer. Pour que les plus pauvres soient acteurs dans une " France en réseaux ", plus d’hommes et de femmes doivent aller à leur rencontre et s’engager avec eux dans la durée.
  3. Au niveau du matériel, l’évolution est tellement rapide que les plus pauvres et les associations engagées avec eux - dans les pays industrialisés comme dans les pays du sud - risquent fort d’être bien plus que toujours en retard. Comment penser des outils, tant au niveau du matériel qu’au niveau des contenus utilisables (programmes, site Web...) qui ne condamnent pas sans cesse les outils des années précédentes ?
  4. A Autrans’98 nous avons une responsabilité
    Depuis des années maintenant, se prépare en France une loi d’orientation contre la grande pauvreté et l’exclusion, loi qui doit être discutée au Parlement dans les prochains mois. Cette loi ne préparera un avenir différent pour tous que si - au delà des mesures sociales immédiates - elle inscrit les plus pauvres dans la France de l’avenir. Nous avons la responsabilité, nous ici rassemblés, de faire en sorte que l’accès pour tous et l’usage par tous des moyens modernes de savoir, de création, de communication et de citoyenneté soient inscrits dans cette loi.
  5. Une rencontre à oser
    Mon dernier point est un défi et une invitation. Nous avons la conviction qu’il faut s’aventurer sur un chemin où les gens très pauvres et ceux qui dominent les moyens de communication d'aujourd'hui sont invités à se rencontrer. Si ceux qui conçoivent les contenus, les machines, les réseaux de ce monde de l’Internet et du multimédia acceptent de confronter, avec patience, leurs inventions, valeurs et visions, avec les personnes les plus défavorisées de nos sociétés, ils pourront, avec elle, réinventer ces contenus, ces machines, ces réseaux ensemble - Ils seront plus ouverts, plus humains, remplis de sens.
En effet, on ne pourra faire reculer la misère après coup, ou dans un second temps, après avoir bâti un monde et des structures qui n’auraient pas tenu compte de l’existence et de l’expérience de ceux qui sont aujourd’hui exclus de ce monde. C’est en refusant aujourd’hui la misère, et mettant ce refus au coeur de nos projets tels que celui qui nous réunit, à savoir " la Société française en réseau ", que nous bâtirons un monde qui sera véritablement un monde pour tous.
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Je termine en vous renvoyant aussi à différents documents : La Revue Quart Monde " Des @utoroutes pour tous " que nous tenons à votre disposition durant ces rencontres, la contribution écrite d’ATD Quart Monde qui est en ligne sur le site de l’Isoc et que j’ai déjà évoqué, et enfin les sites Web proposés par ATD Quart Monde que nous serons heureux de vous présenter.