Récits
Travailler et Apprendre Ensemble
Je souhaiterais témoigner concrètement de mon expérience avec des adultes très pauvres vivant en France, dans la région parisienne, et auprès desquels je suis engagé comme volontaire permanent du Mouvement ATD Quart Monde. C’est dans ce cadre que j’anime une structure qui s’appelle " Travailler et Apprendre Ensemble" et qui emploie une quinzaine de personnes sur différentes activités dont l’une est le reconditionnement de matériel informatique. Les personnes embauchées n’ont en général jamais travaillé ou sont sans travail depuis plus de dix ans.
De cette expérience, je fais plusieurs constats dont le suivant : les personnes les plus démunies ont gardé intact leur soif et leur capacité d’apprendre et de se former. Mais cette soif et cette capacité se heurtent à deux obstacles majeurs :
- 1er obstacle : l’insécurité dans laquelle elles vivent, conséquence des précarités de leur situation en terme d’emploi, de logement, de santé,... Ce défi de l’accès aux TIC nous replace donc face à la question de l’accès global à l’ensemble des droits fondamentaux,
- 2ème obstacle : la somme d’échecs accumulés depuis longtemps dans les domaines de l’école, du travail, de la formation, qui crée la peur d’une nouvelle humiliation.
En ce qui concerne l’accès des plus pauvres aux TIC et en particulier sur la question de la formation, je fais quatre suggestion :
- Donner accès aux TIC dans les lieux déjà fréquentés aujourd’hui par les personnes les plus démunies, des lieux comme par exemple l’entrée de l’école ou la Poste,... Ne pas cumuler la difficulté de l’inconnu d’un nouveau lieu (cyber espace, médiathèque,...) et de l’inconnu d’un nouveau sujet.
- Proposer des contenus qui correspondent à la vie quotidienne des personnes, par exemple en terme de démarches : obtenir immédiatement une attestation de paiement de la CAF, consulter les offres d’emploi de l’ANPE. Cela rassure et permet d’envisager ensuite des contenus plus exaltants...
- Sortir des parcours de formation classiques s’appuyant sur des notions abstraites. Il est clair par exemple que le "bureau" de Windows avec ses "dossiers" n’a aucun écho chez une personne très pauvre, qui n’a chez elle ni bureau ni dossier...
- Favoriser la transmission du petit peu déjà appris, pour mettre en valeur et donner de l’utilité à cet acquis. C’est-à-dire, sortir de la relation formateur / formé et utiliser la capacité des personnes démunies à trouver les mots, les métaphores qui permettront à d’autres de comprendre.
Ce matin, le directeur de l’ONU-Habitat disait en plénière que les TIC portent en eux le germe de l’exclusion et de l’élitisme. Face à ce risque, est-ce que notre ambition doit se limiter à "éviter de renforcer les exclusions" ? Est-ce que dans cette révolution, on ne doit pas enfin donner la priorité aux plus pauvres et aux plus exclus ?
Bruno Dulac


